Dr.
Imad
Belghit
La
traduction littéraire comme réécriture
Certains théoriciens définissent la traduction
littéraire par opposition à la traduction scientifique et technique.
L’une des motivations de ce classement est la fonction
de la traduction littéraire, censée être avant tout expressive, alors qu'elle
est informative en traduction scientifique et utilitaire en traduction
technique.
Des théories de traduction vont jusqu’à opposer le
fonctionnement des langages littéraire et technique.
Dans Les belles infidèles, Georges Mounin pose le
problème en termes de dichotomie, en ce sens que la poésie est opposée à la
science, et que la traduction de l’une s’oppose à celle de l’autre.
Toujours de mise, cette réflexion sur la traduction
littéraire est néanmoins traditionnelle.
En effet, les traducteurs littéraires qui ont réfléchi
sur l'art de traduire mettent souvent l'accent sur la manière de traduire:
traduire littéralement, traduire librement, que faire devant des textes
intraduisibles où la forme et le fond sont inséparables?
Autre écueil pour les traducteurs littéraires, la
nécessité de préserver la fraîcheur de la langue étrangère et d’adapter la
culture du texte source à la culture du texte cible.
En effet, la traduction devient difficile lorsqu'il
s’agit de traduire des métaphores; en plus des compétences lexicales, traduire
des métaphores et des images implique un travail transculturel, parfois même
interculturel.
Citons l’exemple d’Eugène Nida qui compte parmi les
premiers traducteurs à avoir dépassé la controverse entre traduction
«littérale» et traduction «libre» qui a prévalu depuis les origines de la
traduction jusqu'au XXe siècle. L’évolution de Nida d'une théorie linguistique
de la traduction vers une théorie sociolinguistique de la traduction manifeste
sa position de «cibliste».
Nida, dont la théorie de la traduction se rattache à
celle de la théorie de la communication, n'hésite pas d’adapter la traduction
littéraire de la bible à la mentalité de chaque peuple.
C’est pour cette raison que le préfixe «trans» est
récurrent dans la terminologie de la traduction littéraire.
Judith Woodsworth fait cette remarque dans son article
intitulé «Traducteurs et écrivains: vers une redéfinition de la traduction
littéraire».
La critique pense au mot transfert (message),
translation (porter d'un lieu à un autre), transposition (sens musical),
transformation (les Belles infidèles), transmutation (difficulté de
l’équivalence dans la traduction poétique), transplantation (traducteur comme
herboriste chez Walter Benjamin).
Face à la multiplicité des théories et des approches,
une remarque persiste: lorsque le traducteur est écrivain, le texte d’arrivée
est généralement une réussite.
L’exemple le plus édifiant est le cas de Charles
Baudelaire traducteur d'Edgar Poe.
Le poète expliquait son admiration pour Poe dans une
lettre envoyée à Théophile Thoré en 1864: «Savez-vous pourquoi J’ai si
patiemment traduit Poe? Parce qu’il me ressemblait.
La première fois que J’ai ouvert un livre de lui, j’ai
vu, avec épouvante et ravissement, non seulement des sujets rêvés par moi, mais
des phrases, pensées par moi, et écrites par lui, 20 ans auparavant».
Il écrit ensuite à Sainte-Beuve: «Il faut,
c'est-à-dire que je désire qu'Edgar Poe qui n'est pas grand-chose en Amérique,
devienne un grand homme pour la France».
Par-delà la traduction littéraire exemplaire de
Baudelaire, une interrogation demeure: Baudelaire a-t-il écrite avec son style
en traduisant Poe?
Ce dernier n’est-il connu que parce qu’il a été
magnifiquement traduit par Baudelaire? Parfois, le résultat de la traduction
littéraire dépasse en beauté le texte d’origine.
Dr.
Imad Belghit.
Maroc